Jenny, reine de la nuit

Entretien avec la physio historique du Palace

DOI : 10.54390/modespratiques.928

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merci à Charles Duprat pour sa sélection d’images

Le Palace, 1979.

Le Palace, 1979.

© Arnaud Baumann

C’est autour d’un café à la terrasse du Roi de pique que nous rencontrons une reine de nuit, Jenny Bel’Air, physio historique du Palace. Cette boite parisienne liée à l’émergence de la culture gay des années 1980 était un ancien music-hall désaffecté, racheté et transformé par Fabrice Emaer. Ce lieu mythique et son âge d’or suscitent quarante ans plus tard beaucoup de nostalgie. Le Palace accueillait une clientèle bigarrée, personnages en vue et foule d’anonymes s’y côtoyaient, le temps de la fête, le temps d’une nuit, un beau monde dont Jenny contrôlait l’éphémère alchimie, la belle harmonie.

Patrice Verdière : Bonjour Jenny, quel était ton métier ?

Jenny Bel'Air : J’étais physionomiste, en extra. Cela signifie que Paquita, ou Edwige, la première, Louis-Georges ou Fabrice Emaer lui-même étaient devant le Palace, moi j’arrivais pour être la physionomiste de sélection pour faire entrer les thunes dans la caisse. Les autres s’occupaient du cha-la-la prout-prout-ma-chère, et moi j’avais le peuple, le pueblo, qui venait dépenser ses 50 francs, puis après ses 70 balles. Sélectionner signifie observer la tenue de la personne, si elle était pauvrement bien habillée. La légende dit que j’ai refusé une star car elle était mal chaussée, surtout une star qui m’avait mal reçue. Le joke était : « Va changer de chaussures parce que tu me saoules. » J’estime que quand une star se comporte comme cela, de façon abrupte, cela ne correspond pas à mon éthique.
Accoutrée comme une princesse vaudou, j’avais mon caractère et mon franc parler à la titi parisienne. Que ce soit le collègue de la haute, ou la collègue du XVIe de mes deux ou quelqu’un de sympathique – mettons les modeux de côté, on en parlera –, le tout commun, c’est-à-dire ceux qui faisaient la queue, une très longue queue, arrivant de province, de partout, de banlieue, pour entrer au Palace, ce lieu qui permettait la liberté, l’outrance de sa sexualité… Mémère était là pour crier « caisse ! caisse ! » pour faire entrer le pognon.
Parfois certains essayaient de s’infiltrer : « arrêtez les gars, me faites pas croire que vous êtes pédés. Il y a que ça ici ! Des gens qui font la paix et qui sont entre eux ». Tout le monde était bien accepté au Palace, comme voulait Fabrice, mais il y avait des limites. C’était un boulot de sélection pour repérer qui venait faire la fête, qui ne venait pas faire la fête.

Une sorte de directrice de casting ?

Casting populaire de rue, oui, si tu veux.

Tu parlais des modeux. Était-ce une faune particulière ?

Ils avaient une entrée particulière au Palace parce qu’ils travaillaient dans le milieu de la mode, toutes professions confondues. Entre les cours Berçot, toute la bande, les créateurs, ceux qui allaient le devenir, Gaultier et plein d’autres, Mugler et j’en passe. Il y a eu des soirées sublimes, Kenzo évidemment, Karl Lagerfeld. Pour les modeux, le Palace c’était Versailles, sans l’odeur ni la crotte. Ça se manifestait par une tenue, un comportement, une attitude qui portait désinvolte. On revendiquait le chic. Le chic c’est l’apparence d’être bien né et bien élevé surtout. Une tenue. Quant au chic vestimentaire, cela me faisait rire. Pour Edwige et les autres, c’était leur domaine. Elles savaient gérer. Moi c’était pas le mien. La mode a amené au Palace, une pointe, une étiquette de style.

Où s’habillaient les gens pour sortir au Palace ?

Soit ils allaient chez les créateurs qui les habillaient, soit ils s’habillaient eux-mêmes, comme moi, en allant aux puces : puces de Montreuil, puces de Saint-Ouen. On allait dans la toute nouvelle boutique Kiliwatch [création du magasin rue Tiquetonne en 1996], on allait chez Jocelyne, ou on s’habillait chez Anouschka, dans son appartement privé où elle vendait des fripes pour le cinéma. C’était la chine, chiner pour voir ce qu’il y avait, des trucs vintage des années 1940, 1950, 1960. On se trimbalait avec des talons aiguilles. C’était une chine vintage très drôle. Pas courue comme aujourd’hui.

Que signifiait avoir le look pour aller au Palace ?

Le look voulait dire avoir l’attitude, l’esprit de fête et de plaisir. Nous étions dans les années disco. Le look était facile : paillettes et re-paillettes, du bariolé, un look de joie. « T’as le look Coco », manière de se distinguer, en chinant des fripes des années 1970, ou en chipant les vêtements des grands-mères ou des mamans. À l’intérieur du Palace c’était hallucinant, la fête tous les soirs.

S’y exprimait une forme de créativité vestimentaire, loin du quotidien ?

Oui, on préparait la tenue pour la soirée. Certains et certaines s’habillaient pendant des heures avant d’aller au Palace. Le look a été de toutes les époques. Un look bien précis, choisi par une élite. Et pour les gens dits ordinaires, dont je me revendique, le look était fait de bric et de broc, et de brac. On parvenait quand même à se faire remarquer et à être bien dans sa peau.

Dans la vie du quotidien, le vêtement est souvent un marqueur social. La nuit au Palace ce marquage existait-il ou au contraire s’exprimait-il une liberté et mixité ?

C’est ce que je disais, il y avait une mixité par le vêtement. Il y avait bien sûr ceux qui arrivaient de chez Castel ou d’autres endroits privilégiés et finissaient leur soirée au Palace. Ils portaient leur smoking, leur cravate, ils faisaient la différence. Mais je crois qu’on est toujours architecte de son âme et de son allure. C’est ce que j’ai toujours bien apprécié. L’allure renvoie le caractère. Certains trichaient en se faisant un look incroyable, mais étaient détestables, ils se pensaient les plus beaux et les meilleurs et voulaient entrer en privilège. J’ai toujours beaucoup aimé le look un peu raté. C’était intéressant de regarder la gueule de la personne, et tu voyais que le look ne correspondait pas à la jovialité de la fille ou du garçon qui entrait au Palace.

Ton regard par rapport à la fête aujourd’hui ? La manière de faire la fête à Paris a-t-elle changé ?

Je trimbale toujours un peu ma graisse à droite à gauche. Rien ne change, c’est les gens qui changent, c’est tout. Actuellement il n’existe aucun endroit aussi gigantesque que le Palace pour réunir tout le monde, comme à l’époque, un lieu d’ouverture démocratique. Ça ne se fait plus. Chaque clan est revenu dans sa case, les mondains, ceux qui aiment telle musique, ceux qui aiment cela, ceux qui ne veulent pas fréquenter les tels autres. C’est fini.
Dans le milieu gay, je trouve excellente l’idée de reprise par Fabrice Gilberdy de l’Alcazar de Paris, qui offre des fêtes que je recommande. On trouve des DJ un peu pointus au Café George. Maxim’s rue Royale de temps en temps fait des soirées sympas, même si le lieu commence à être poussiéreux. Des endroits éphémères, magnifiques, offrent encore aujourd’hui l’esprit de fête, de danse. À l’Alcazar l’extraordinaire DJ Patrick Vidal, qui a mixé au Palace, Emmanuel Caurel, Lady Bird, qui mixent dans des endroits bien ciblés. Pour le reste, côté VIIIe, je ne connais pas trop, j’y suis conviée mais je n’y vais pas car je ne retrouve ni le chien, ni le chat, ni le collier perdu de diamants de la duchesse.

Jenny, reine de la nuit

Sa biographie : François Jonquet, Jenny Bel’Air. Une créature, Éd. Pauvert, 2001.

Un livre : Fête au Palace - L’âge d’or de la nuit parisienne par Arnaud Baumann, 2022.

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Patrice Verdière and Jenny Bel’Air., « Jenny, reine de la nuit », Modes pratiques [Online], 5 | 2023, Online since 08 September 2026, connection on 12 September 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.928

Authors

Patrice Verdière



Patrice Verdière est professeur agrégé d’arts appliqués et enseigne le graphisme et le design éditorial à l’école Duperré depuis 2008. Ancien élève de cette école où il a suivi la classe préparatoire, il est diplômé de l’École Normale Supérieure de Cachan et de l’Université Paris I Sorbonne. Il conduit et coordonne divers projets éditoriaux porteurs d’échanges qui contribuent au rayonnement de l’école et de ses jeunes talents. En 2015 il a créé (avec Manuel Charpy) Modes pratiques, revue d’histoire du vêtement et de la mode. Il est par ailleurs graphiste indépendant.

By this author

Jenny Bel’Air.



Ce nom résonne avec nostalgie lorsqu’il revient régulièrement dans la presse, depuis la prose des journalistes et des écrivains, les paroles des créateurs ou des musiciens, des noctambules de tous bords, qui connurent le lieu qu’il désigna de 1978 à 1983 : un ancien théâtre reconverti en boîte de nuit, fondé par Fabrice Emaer, qui souhaitait proposer à Paris un équivalent du célèbre Studio 54 new-yorkais. À cette différence près qu’Emaer voulait un espace socialement ouvert et métissé, contrairement à son riche cousin américain. Même bande-son disco, mais l’utopie du chic et du freak en même temps, le huppé et le populaire, l’art et la rue, pourvu que les tenues, signées ou bricolées, fassent leur effet, et que les corps quelles que soient leurs origines soient beaux et désirables, aptes à tous les caprices débridés une fois admis à l’intérieur. Alors l’aristocrate fricote avec le punk, Loulou de la Falaise côtoie la jeune Eva Ionesco, les garçons perdus, l’allure couture les trouvailles de Barbès. À l’entrée le sésame est délivré par Jenny Bel’Air, Paquita Paquin, Edwige, qui composent un brassage de silhouettes et de gueules étudiées. Le lieu s’éteint après quelques années ravageuses, et avec lui, bientôt, une certaine idée de la fête, sans entrave et non sponsorisée.

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