La galerie du pulp

Yvette Néliaz aka Dame Pipi

DOI : 10.54390/modespratiques.931

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L’ensemble des photographies présentées dans ce portfolio ont été réalisées Yvette Néliaz entre 2000 et 2001. Elle (re)présentent les actrices et habituées du Pulp.

s.t.

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Collection Yvette Néliaz / © Yvette Néliaz

Prise dans une contre-plongée oblique où la frontalité frise le hors-champ et dont la longueur de bras détermine la focale pour le portrait, la photographie captée raconte la foule de la nuit, autant que l’exiguïté du lieu et le protocole mis en place. Les séries photographiques constituées sur trois années égrainent quelques-unes des allures du XXIe siècle naissant. Looks et montages de styles opportuns pour une soirée de clubbing au Pulp1, où Jennifer Cardini et Chloé passent des sons électro. Dans ce passage qui mène aux toilettes, sur le mur latéral, au-dessus du lavabo, l’editing des images d’une soirée précédente, accroché au double face sur le carrelage.

Attrapées à la volée, pendant que les girls, et quelques boys triés sur le volet, attendent leur tour pour pisser, dans ce laps de temps d’une autre mondanité, Yvette photographie un aéropage et veille au grain et à la poudre. Pas de rififi ni de drama, quoiqu’un peu du dernier couple fait ou défait. La file et les commodités du Pulp fabriquent un studio live et impromptu et trouvent avec l’appareil d’Yvette, une vie documentaire. Là, pendant qu’elle discourt, s’invente, dans l’antichambre de l’ivresse et sur le tabouret psychanalytique des chiottes, à l’appui de l’enregistrement photographique, le prisme d’une communauté.

À y regarder de plus près, l’autrice qui ne se sait pas encore, s’inscrit dans une pratique que l’on pourrait qualifier de photographie brute, inconsciente alors de la postérité et du regard qu’elle construit sur les styles et modes d’existence. Très vite cependant, sur le site www.damepipi.com, les images vernaculaires sont référencées sur le format du blogging, cocktail des nuits passées, affinité d’Yvette avec la pensée de l’époque et de son intuition de la culture trans-médiatique. Les portraits témoignent d’un esprit indéniablement réuni par la contre-culture et la liberté en tous points. L’allure vestimentaire, n’est pas celle d’une high fashion parisienne qu’Yvette documentera très peu, mais plutôt celle d’une simplification casual et sportwear. Les personnalités et singularités affirment une logique du paraître émancipée d’un uniforme particulier, les habituées aussi, dans une hétérogénéité unanime comme la musique qui agite le dancefloor.

Le reste, Yvette Néliaz le raconte dans cette auto-interview, genesis-my-genesis comme elle la nomme, réalisée un soir de joie :

Les débuts de Dame Pipi

L’hiver 1999/2000, je me suis retrouvée SDF, je dormais dans ma voiture, six mois : la plus grande chance de ma vie ; ça m’a réveillée et m’a permis de découvrir en moi des forces dont je ne soupçonnais pas l’existence.

En 2000, je suis parvenue à trouver un taf : dame pipi dans une discothèque à la mode : le Pulp. Une bonne partie de mes ami(e)s ne me parlait plus : SDF, c’était déjà beaucoup... mais dame pipi ? C’était bien pire ! Plusieurs crans encore en dessous sur l’échelle de la déchéance. Perso, je trouvais ce job parfait. J’étais alors très perturbée : je faisais face à une suite de morts parmi mes très proches ; je n’étais donc pas en mesure de faire n’importe quel taf à responsabilités, l’un de ceux qui demandent un effort de suivi. Dame pipi ? C’était parfait.

Yvette 2.0

Le web m’a tout de suite passionnée. En 2000, je savais construire un site. J’ai acheté damepipi.com. Le site internet construit, encore fallait-il qu’il proposât du contenu. C’est alors que j’ai commencé à photographier mes collègues ainsi que les habitués du Pulp. Une fois par mois, j’organisais une expo photo dans les toilettes. Dans ces conditions, in situ, je bénéficiais d’un feed-back et découvrais l’importance de l’image de soi et tout ça.

J’ai quitté mon job de dame pipi, mais le travail sur les images restait. J’avais été, dévorée, marquée au fer rouge. À partir de ce moment, je n’ai plus regardé le monde que différemment.

Je me trouvais toujours dans une situation très difficile. Néanmoins, il y avait au moins une chose que je contrôlais, qui avançait : mon site web. La pionnière internet que je suis a, dès le départ, monté les photos en slideshow, que j’ai commentés dès que j’ai su techniquement le faire.

Je traversais une période difficile, trouble, qu’aujourd’hui l’on qualifierait d’épisode dépressif sévère. Le site était ma catharsis, ma thérapie. C’était comme un reflet. Un autre moi en regard. Je me disais : qui est cette personne qui nourrit ce site ? Elle est rigolote ; elle est ci, elle est ça. Dans un rapport très bizarre, fusionnel à mon site.

La photographie malgré tout

D’un autre côté, il y avait les photos : elles se développaient. Et, alors, j’avais un rapport extrêmement étrange à mes photos : c’étaient comme des morceaux de moi, mes enfants. Je ne pouvais donc pas les vendre : on ne vend pas ses enfants ! D’ailleurs, je ne souhaitais même plus les exposer, de peur qu’on me les vole ! Ce qui, j’en conviens, ok, à l’ère du numérique, est parfaitement débile.

J’ai photographié, enregistré du son et filmé tous azimuts. Je ne savais pas vraiment me servir d’un appareil photo, d’une caméra, ni importer et éditer tout ça. Mais bon, j’avais connu le punk, j’en avais retenu non pas la dimension vestimentaire mais l’approche globale : « ce n’est pas parce que je n’ai pas appris la musique que je ne peux pas en faire ». Au départ d’ailleurs, je me fichais totalement que les photos soient sur-ex, sous-ex, floues, whatever. Je voulais capter une image, un moment, arrêter le temps. Snapshot !!! C’est mon truc.

Dame Pipi exposée

Puis, la bascule s’est opérée. J’avais une exposition au Ministère de la culture, curatée par Philippe Castro. Une installation : des toilettes labyrinthiques, le cœur du labyrinthe vide, à l’exception de deux vidéos, la cuvette à l’entrée, l’extérieur étant entièrement recouvert des 2 400 photos papier shootées dans les toilettes du Pulp.

Je venais au ministère coller ces photos la nuit, le jour aussi. Le jour, il y avait plein de gens qui me parlaient. Or je me trouvais dans cette période très perturbée de ma vie au cours de laquelle même les compliments me déstabilisaient, me rendaient très mal à l’aise. Et puis, les gens faisaient des remarques, surtout dame pipi... on peut se permettre des remarques.

À mesure que je collais mes photos, chaque tirage que je fixais délestait un peu de ma douleur. Cette douleur... elle disparaissait. C’est alors que j’ai pris conscience du fait que toute cette période avait été en réalité terrible, terrible, terrible : j’ouvrais les yeux ; j’étais comme splittée. Un désespoir absolu de la profondeur intérieure, une surface extérieure très gaie, riante, conviviale tout ce qu’on veut. J’étais vraiment très splittée et ces deux états ne communiquaient pas entre eux. C’était l’un ou l’autre. D’ailleurs, l’intensité de ce désespoir était telle que je ne pouvais me permettre d’entrouvrir la porte derrière laquelle s’était développée autant de douleur : j’aurais alors contaminé d’angoisse un régiment entier.

Une fois le collage achevé, c’était au petit matin, y’avait plus un espace libre :  les toilettes du Pulp partout ! Je me suis assise face à l’installation et là, j’étais bien. Toute ma douleur était partie, l’angoisse intérieure, la souffrance... Le travail que je venais d’effectuer, fixer ces photos, les unes après les autres, je sais pas, ça m’avait comme purgée. Je pouvais mourir là, c’était, voilà, presque un souhait. Je me sentais tellement bien.

Encore et toujours !

Bon je ne suis pas morte. Terrible cette expo... Je n’en avais parlé à personne, c’était un secret total. Moi, face à moi. Je ne remercierai jamais assez Philippe Castro d’avoir eu la patience de m’accompagner, parce que j’étais alors vraiment perturbée. Philippe, merci encore. Ça, ça a été.

Bon, j’ai continué mon site. J’ai continué tout ça sans trop y penser... J’étais dans un état de confusion, comme dans la brume. C’est alors que j’ai croisé un collectionneur d’art immatériel qui m’a fait remarquer que mon site était une œuvre. Au départ je ne comprenais même pas. Quand il me l’a expliqué, j’ai pris conscience du fait que, oui, en effet ce que j’avais produit, construit, était quelque chose en soi, et j’ai eu, pour la toute première fois, une vision globale de mon travail, un work in progress, une « archéologie du présent », un tableau immatériel colossal dont je ne sais même pas exactement de combien de dizaines de milliers de photos, de films, d’enregistrements audio je dispose.

L’histoire me passionne. Les datations sont souvent faites à partir de tas d’ordures, des latrines. Damepipi.com est née dans les latrines du Pulp, un hub archéologique.

La galerie du Pulp

Notes

1 Le Pulp est un nightclub lesbien  parisien créé en 1997 par Michelle Cassaro et Sophie Lesné, spécialisé dans la diffusion de la musique électronique. Situé 25 boulevard Poissonnière (2e arrondissement de Paris), il ferme ses portes en 2007. La disc jockey Chloé a été résidente du club durant dix ans. Jennifer Cardini a aussi été DJ résidente.  Return to text

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Illustrations

References

Electronic reference

Mathieu Buard and Yvette Néliaz, « La galerie du pulp », Modes pratiques [Online], 5 | 2023, Online since 29 January 2025, connection on 12 September 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.931

Authors

Mathieu Buard



Commissaire indépendant d’art contemporain, Mathieu Buard conçoit des expositions qui soutiennent l’émergence artistique et les pratiques croisées (récemment au CNCS de Moulins Danser l’image - Ballet National de Marseille). En tant que critique, il écrit pour différents supports éditoriaux : Magazine, Feu, Modes pratiques, Temple, ainsi que pour des artistes contemporains et leurs galeries (Almine Reich, Perrotin, The Pills …). Agrégé d’arts appliqués de l’École Normale Supérieure de Cachan, il enseigne la mode, les pratiques artistiques contemporaines, les théories afférentes aux industries créatives et culturelles. En 2021, il a co-dirigé à Cerisy le premier colloque sur la mode : « La mode comme indiscipline ». Responsable des diplômes de master et licence à l’École Duperré Paris, à l’université Gustave Eiffel et à Paris III Sorbonne Nouvelle, il intervient également à l’ENS Paris Saclay. Il exerce enfin un travail de conseil pour des maisons de luxe et accompagne la création contemporaine, en particulier pour la Cité Internationale de la Tapisserie d’Aubusson où il développe une direction artistique pour le fonds contemporain.

By this author

Yvette Néliaz



Yvette Néliaz est une artiste plasticienne et photographe basée à Paris, connue sous le nom de Dame Pipi. Elle est née à Vichy, en France, en octobre 1944. Elle est la veuve de la productrice et DJ de hardcore Liza ’N’ Eliaz.

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