Publicité pour la lampe de poche Eveready.
Calendrier mural traditionnel utilisé pour la publicité de la lampe de poche Eveready, artefact désirable et incarnation de la modernité, au même titre que la montre, le téléphone et le gramophone.
Dès son arrivée en Chine en 1878, la lumière électrique captive les imaginations d’une grande partie de la population : « Un dragon brillant crache ses flammes, comme si l’on voyageait dans une ville qui ne dort jamais », écrit un admirateur local en se promenant le long du Bund [boulevard moderne de l’ancienne concession internationale] à Shanghai1. L’électricité est d’abord confinée aux enclaves étrangères mais la magie de la lumière colonise rapidement une population consentante hors des concessions. Avant même la chute du régime impérial en 1912, les bâtiments modernes des petites villes sont non seulement équipés d’un éclairage mais il y est abondant. En 1920, la quasi-totalité des villes sont électrifiées. R. A. Lundquist, en mission en 1918 pour étudier les opportunités offertes par le marché chinois des objets électriques, est frappé par le nombre de petits magasins et de boutiques équipés d’électricité. Cela donne « l’impression, note-t-il, que tout est suréclairé plutôt que sous-éclairé, et il est indéniable que l’intensité des pieds-bougies [ou foot-candle, unité de mesures de l’intensité lumineuse aux États-Unis et dans le cinéma] est plus importante dans le petit magasin de détail chinois moyen que dans beaucoup de magasins d’importance équivalente des petites villes américaines2. » La lumière est attendue par la clientèle. Lorsqu’à la fin des années 1920, les lumières électriques sont installées dans un quartier de Chengdu, les habitants terminent leur dîner plus tôt et viennent si nombreux avec de petits tabourets pour regarder le spectacle qu’ils bloquent la circulation. À 8 h 00 du soir, alors que l’excitation monte dans la foule, la lumière est soudainement allumée et les spectateurs de s’exclamer : « C’est lumineux ! »3
Vue de nuit du grand magasin Sincere rue de Nankin, Shanghai, au début des années 1930, détail.
Collection Manuel Charpy.
Dans un pays où les lanternes portées au bout de perches de bambou sont largement utilisées lors des fêtes traditionnelles et des cérémonies publiques, la lumière électrique apparaît à la fois comme séduisante et comme une bénédiction technique. À Suzhou, non loin à l’Ouest de Shanghai, on peut noter en 1911 que même les lanternes traditionnelles à bougies portées lors des processions funéraires sont remplacées par des lampes électriques4. La lumière électrique, en plus de vaincre la nuit, peut éloigner les mauvais esprits et les démons.
Dans ce cadre, la lampe de poche inventée autour de 1896 pour éliminer le risque d’incendie lié à l’utilisation des bougies ou de lampes à pétrole pour fouiller placards et armoires, devient rapidement un accessoire qui facilite la circulation dans les ruelles. Dès son apparition, les lampes électriques de poche deviennent des accessoires de mode, affichées ostensiblement par les nantis aux côtés des autres attributs de la modernité que sont les chapeaux, les cigarettes ou les montres. Grâce à la lampe de poche, les sorties nocturnes se multiplient. Comme en complément des lampes à pétrole, la lampe de poche a contribué à prolonger les heures d’ouverture jusque tard dans la soirée des colporteurs et des marchands ambulants. Dans la ville méridionale de Canton au cours des premières décennies du XXe siècle, les marchés nocturnes commencent à apparaître à la place des marchés matinaux5.
Leur prix baissant rapidement dans les premières décennies du XXe siècle, elles dépassent le cercle des privilégiés pour conquérir tout un pays désireux de chasser l’obscurité de son quotidien, jusque dans les campagnes. Comme la bougie, la lampe de poche démocratise l’accès à la lumière, même dans les zones non électrifiées. En 1937, à Liuzhou, dans la province de Guangxi, la torche électrique est ainsi le premier objet technique vendu6. Dix ans plus tard, Olga Lang observe que pour les paysans riches, ces torches électriques sont parmi les gadgets les plus populaires pour sillonner les rues et routes sombres7. Harrison Forman, écrivant après la Seconde Guerre mondiale, note également que « parmi les gadgets étrangers (aujourd’hui fabriqués en Chine) le plus populaire est sans doute la lampe de poche. Elle est bien plus efficace que la vieille lampe vacillante pour éclairer son chemin dans les rues boueuses et sombres8 ». La guerre renforce l’usage des torches électriques dans la mesure où l’on éteint l’éclairage public pendant les raids aériens. À Chongqing, capitale provisoire durant la guerre, et largement bombardée entre 1939-1941, tout le monde possède une lampe de poche9.
Les lampes de poche ne sont pas seulement utilisées la nuit dans les ruelles non éclairées et dans les villages sombres, elles sont considérées comme plus sûres que les traditionnelles lanternes utilisées par les agriculteurs pour se promener dans les champs. En outre, certains campagnards craignent que les cambrioleurs et les bandits puissent facilement suivre leurs mouvements grâce aux lanternes qu’ils portent alors que les torches peuvent, elles, être allumées à la demande et de manière intermittente10. En outre, leur format de plus en plus réduit fait qu’elles peuvent être dissimulées dans une poche.
La lampe de poche devient aussi très rapidement un outil policier. La police l’adopte, notamment pour les agents qui doivent se frayer un chemin parmi les foules qui se pressent dans les trains de nuit. Elle est aussi mobilisée par les équipes de l’anti-banditisme qui patrouillent dans les petits villages de l’arrière-pays11.
Affiche publicitaire pour la marque Great Dreadnaught, réalisée par Hang Zhiying, années 1930
Collection MOFBA.
Les importations sont décisives dans ce succès, en particulier de la marque « Eveready ». Dans les années 1930, Barney & Berry tirent habilement parti de l’habitude qu’ont les agriculteurs de suspendre leurs outils au mur en ajoutant aux lampes un crochet de suspension12. Les lampes produites localement connaissent aussi rapidement le succès. La torche Great Dreadnought (Dawuwei) contienne trois piles et durait quatorze heures. Dans les années 1930, on la promeut en annonçant qu’elle coûte trois fois moins cher que les lampes importées13. Les piles, comme d’autres produits électriques, sont un article idéal pour les petites industries alors encouragées par la Chine républicaine : pas moins de soixante entreprises en produisent à la fin des années 193014. Plus généralement dans ces années-là, non seulement les lampes de poche et les piles, mais aussi tous les types de petits appareils électriques – moteurs, câbles, transformateurs, ventilateurs de bureau et de plafond, interrupteurs, prises et douilles – sont fabriqués localement à des prix nettement inférieurs à ceux des produits importés15.
Éventail publicitaire Great Dreadnaught, années 1930.
Collection MOFBA.
Dans le sillage de Lénine, nombre d’historiens ont regardé ces consommations comme le signe des puissances impériales inondant le reste du monde de produits industriels, enfermant ainsi les pays pauvres dans une relation de dépendance économique. Dans la Chine moderne, le contraire se produit : un mouvement nationaliste de substitution des importations encourage, au cours des premières décennies du XXe siècle, la copie délibérée de produits manufacturés étrangers. Une infinité de produits – lavabos, bouteilles thermos, parapluies, stylos, brosses à dents, montres, canons comme bateaux à vapeur – sont produits localement, faisant émerger un marché à deux vitesses. Les clients ont en effet le choix entre un produit original importé et coûteux et un substitut local bon marché. Consommatrices et consommateurs ne sont pas dupes, les deux produits étant le plus souvent vendus côte à côte, qu’il s’agisse de lampes ou de piles. Ainsi, dans les années 1930 les magasins de toutes les villes de la vallée du Yangtse vendaient de petites piles utilisées dans les lampes de poche. Si un client demandait une marque étrangère, elle lui est proposée, mais une pile produite localement avec un nom similaire et un emballage pratiquement identique est proposée aussi16. La lampe de poche rencontre donc le succès, comme tant d’autres produits manufacturés industriels, en devenant un attribut indispensable non seulement pour les riches, mais aussi, pour une large partie des couches populaires. Et comme tant d’autres objets modernes, elle répond à des besoins très différents, devenant pour certains un accessoire de mode à exhiber en soirée, tandis que pour d’autres, elle est un outil indispensable pour travailler la nuit.
Emballage de lampe torche de la marque Great Dreadnaught, fabrication chinoise.
Collection Frank Dikötter.
Aujourd’hui, la lumière électrique est omniprésente dans le quotidien en Chine. Elle inonde le paysage, depuis la lumière électrique projetée depuis les gratte-ciels à celle des lampes de poche dans les campagnes les plus pauvres. Des histoires similaires peuvent être racontées pour quantité d’autres objets étrangers et intégrés à la vie quotidienne chinoise17. Ce qui est ici frappant, c’est l’extraordinaire rapidité avec laquelle la lampe de poche a été domestiquée par la population. La modernité en Chine n’a pas été synonyme d’un ensemble d’éléments imposés par les forces obscures de la mondialisation mais d’une série de nouvelles opportunités que les Chinois ont approprié à leur quotidien en en réinventant les usages et les significations. La norme a été l’inculturation bien plus que l’acculturation. Dans ce processus de bricolage culturel, le local a été transformé tout autant que le global a été infléchi pour s’adapter à la demande. De même que la pomme de terre, considérée comme « étrangère » au XVIIe siècle, est devenue partie intégrante de la « tradition » à la fin des Qing, toute une série de produits importés ont été inextricablement intégrés à la trame de la vie quotidienne dans la Chine moderne, des demeures de riches jusqu’aux cabanes les plus modestes. Si l’un des éléments qui signe un monde en mutation rapide est la capacité à surmonter la résistance à la nouveauté, on peut regarder la Chine comme plus en phase avec la modernité que l’Europe elle-même. Une lampe dans la poche ou à la main est un accessoire nécessaire d’une vie sociale et d’usages qui se réinventent.





