« On fabriquait l’hiver »

Témoignages d’ouvrières de l’usine K-way à Harnes

DOI : 10.54390/modespratiques.423

p. 350-373

Traduction(s) :
«La fabbrica dell’inverno»

Plan

Texte

Vendredi 13 octobre 2017, l’anticyclone centré sur la France devrait nous garantir une journée sèche.

Sans titre

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© Geoffroy Nicolaï

Le week-end du 18 janvier 1992, un incendie ravage l’usine K-way, la principale usine de confection de Harnes*. Voisine de Courrières et d’Hénin-Beaumont dans la périphérie de Lens, la ville ouvrière a longtemps vécu de la mine. Pour les femmes, l’essentiel des emplois était dans le tri du charbon et dans les usines textiles et de confection, souvent installées dans la région lilloise. Profondément marquée par la fermeture des mines et de la grande usine chimique, Harnes compte près de 25 % de chômage depuis les années 1990, malgré l’installation d’une usine de frites surgelées, d’une usine de pièces automobiles et d’usines de traitement de déchets industriels. Dans les années 1950, la société Duhamel implantée à Roubaix ramasse les ouvrières de la région en car. Elle décide au milieu des années 1960 d’ouvrir une usine de confection à Harnes. La main-d’œuvre y est formée par quelques écoles ménagères mais surtout dans les ouvroirs religieux. Durant quarante ans, elle emploie des centaines d’ouvrières et quelques ouvriers qui produisent, entre autres choses, le célèbre coupe-vent. Colette et Janine sont d’anciennes ouvrières. La première entre chez K-way à quatorze ans et y travaille huit ans, jusqu’à son mariage, mais elle revient finalement à la couture en fin de carrière comme retoucheuse. La seconde intègre la société à dix-sept ans, comme couturière, et gravissant tous les échelons, devient responsable de la création. Mais comme beaucoup d’autres, après trente-six ans chez K-way, elle est licenciée au moment où la société, rachetée depuis 1990 par l’entreprise italienne Pirelli, délocalise toute la production.

Colette, ouvrière, soixante-six ans

Intérieur de l’école de couture de Lens, vers 1905

Intérieur de l’école de couture de Lens, vers 1905

© Collection Manuel Charpy.

Harnes (P-de-C.) Grand’Place, vue aérienne, années 1960

Harnes (P-de-C.) Grand’Place, vue aérienne, années 1960

© Collection Modes pratiques.

Ça ne me dérange pas d’en parler, mais il y a certains renseignements que je n’aurais pas, comme j’étais jeune, j’avais quatorze ans. J’ai eu mon certificat en octobre et j’ai commencé en décembre, directement chez Duhamel. C’était la limite d’âge en ce temps-là. Soit on allait jusqu’au certificat d’études, ce que j’ai fait, soit on faisait un CAP. Je me suis tâtée un peu pour savoir si j’allais faire un CAP de couture, et puis comme K-way venait de s’installer.

Mon père avait deux métiers, il était courageux, pour s’en sortir dans la vie, après sa journée à la mine il travaillait en marbrerie, à réparer les pierres tombales dans les cimetières. À la mine, il était accrocheur de trains. Jeune, il est descendu à la mine, mais après il est remonté, il était au jour, mais dehors par tous les temps. Il a fini aiguilleur, juste avant sa retraite. Après la marbrerie, il a été opérateur, projectionniste, aux cinémas l’Apollo et l’Eden, à Montigny [-enGohelle], avec mon oncle. Là, j’allais au cinéma gratos. Mon père savait tout faire, même réparer une montre. Il avait des mains en or. Il a conçu la première machine à laver de ma mère : un tonneau de vin coupé en deux, deux battants, un moteur de mobylette. Il a dit à ma mère « j’en ai marre de te voir penchée sur tes lessiveuses de blanc. » C’était vraiment de l’esclavage, surtout pour les femmes. Il fallait laver, repasser, amidonner. Les machines à laver, les frigos sont arrivés après. Ils étaient nombreux à avoir deux emplois en ce temps-là. Ils n’avaient pas de gros salaires aux mines.

Je me suis dit pourquoi pas K-way : j’aimais bien la couture et la coiffure. Je me suis dit que j’allais rapporter un peu d’argent. Beaucoup de mes camarades de classe sont allées dans la confection. Pas mal d’autres comme ma belle-sœur sont parties dans les filatures à Roubaix… C’était comme ça avant. À Billy [-Montigny] et Hénin[-Beaumont], il y avait aussi une grande boîte de confection. C’était comme ça dans le Palais-de-Calais, beaucoup de couture.

Ouvertures-fermetures

Vous étiez formée ?

Non, mais je savais coudre, ma mère m’avait appris et j’aimais ça, je commençais déjà à me faire mes habits, mes petites toilettes. Ma mère m’aidait avec des patrons, car je ne savais pas la coupe. Elle m’a dit « décide, c’est ta vie. » Il y avait une école juste en bas de chez moi, à Harnes, où on pouvait passer le CAP de couture. Mais je suis allée travailler pour rapporter un peu d’argent.

Et les ouvroirs étaient encore présents ?

Ma maman y a travaillé. Ce qu’elle m’en a dit, c’est qu’elle y faisait des draps, des draps à la main. Mais elle ne m’a jamais dit ce qu’elles confectionnaient à côté. Elle nous faisait tous nos habits avec sa machine. Elle travaillait aussi dans les grandes maisons d’employés, chez les ingénieurs [des mines], elle faisait la couture, des choses comme ça, à peine payée, très exploitée. Les gens dans ce temps-là se laissaient faire, ils étaient trop gentils.

Vous avez des souvenirs de l’ouverture de l’usine Duhamel ?

Non, j’étais trop jeune. Ce que je sais c’est que Monsieur Léon Duhamel c’est lui qui s’est fait, du bas de l’échelle. Je crois que c’était quelqu’un du nord, de la région lilloise. Je crois qu’il a démarré avec un petit atelier. On m’avait dit qu’il s’était fait lui-même, que c’était un ouvrier. Ça se voyait à sa façon d’être. C’était un mec normal, qui savait ce que c’était de travailler. Il était humble. Son fils et sa fille, Madame Moinet, travaillaient à l’usine. Et Léon Duhamel après a passé la main. Les enfants ont repris et ils ont agrandi l’usine, ouvert le magasin. Il n’était pas d’Harnes, mais pour la ville, c’était quelque chose K-way. Ils ont donné son nom à la rue devant l’usine.

Quand vous avez débuté, c’était déjà l’entreprise Duhamel ?

Oui, c’était en 1966, et elle était déjà installée. Il y avait déjà beaucoup de chaînes différentes : celle des pantalons, déjà les premiers K-way, et par la suite ça s’est agrandi encore. Normalement à mon âge j’aurais pas dû être à la couture, j’étais trop jeune, j’aurais dû être en bout de chaîne, « coupe-fils » ou contrôleuse, pour regarder les défauts, voir si la fermeture était bien mise. Mais comme je savais coudre, ils m’ont mise en machine.

Alors là, machine et rendement, tout de suite. J’avais quatorze ans. Il fallait en sortir un certain nombre dans la journée. Tout dépendait de ce qu’on avait à créer sur le coupe-vent. Moi je faisais les poches, parce qu’au départ on rentrait par la tête, comme dans le sketch de Dany Boon. Il y avait la fermeture avec la poche intérieure. Et puis les deux petits élastiques avec le petit accrocheur pour le mettre en banane. Moi je montais les fermetures éclair. On était chacune sur une tâche.

À la chaîne

Couverture du journal des établissements Duhamel & Soconord montrant les ateliers de production, années 1960.

Couverture du journal des établissements Duhamel & Soconord montrant les ateliers de production, années 1960.

© Archives personnelles de Janine.

Quelles étaient les tâches ?

D’abord on commençait par la petite partie sur le plastron, puis on plaçait les fonds de poche, avec les élastiques ceintures. Le dos, c’était cousu ensemble, je crois les manches à part. Le rythme était contrôlé. On avait une caisse de 15 ou 20 articles et elle devait avancer à l’autre collègue dans la chaîne. Tout était calculé pour que les tâches durent le même temps. Au moindre souci, si la machine tombait en panne et que le mécano traînait à la réparer, le retard se faisait, les pièces s’accumulaient. Une bêtise suffisait. Si le raccord n’était pas impeccable, c’était compliqué. Alors certaines mettaient des épingles. Je me souviens qu’une fille en avait avalé une car on les tenait dans la bouche. On disait qu’il fallait manger des poireaux. Il y avait pas mal d’aléas qui perturbaient la chaîne. C’étaient des machines très rapides, pas la lingère de la maison ! Il y avait des accidents, des doigts piqués. C’est arrivé souvent, une aiguille dans le doigt, ça fait drôle.

Le poste de travail, c’était une table en bois traditionnelle, avec des machines différentes, de toutes marques. On était l’une derrière l’autre. Les chaises étaient en bois et métal. Au début j’avais la colonne vertébrale toute marron, c’était dur, on était toujours assises de la même façon.

Il y avait un magasin au milieu de l’atelier avec une dame où on allait chercher nos fermetures éclair, nos bobines, etc. À la couture il n’y avait que des filles. Les hommes étaient à la coupe et à la presse, les plis des pantalons, le repassage… Il y avait aussi deux mécanos sur place, en permanence. Ils avaient toujours une machine quelque part à nettoyer, à réparer : les machines à coudre, à 6 bobines, à œillets, à boutons… Je ne me suis jamais renseignée pour savoir s’ils étaient mieux payés. Moi en tous les cas, j’étais payée au lance-pierre. Un franc zéro trois de l’heure. Je ne rapportais même pas 200 francs chez moi à la fin du mois, tout déduit. En ce temps-là c’était pas mal quand même. Il y avait beaucoup de jeunesse, de filles de moins de dix-huit ans.

Le K-way n’était pas si difficile à coudre : c’était plastifié, mais assez fin. Par contre, si il y avait des surpiqûres dans ces matières-là, c’était compliqué. On ne pouvait pas démonter, ça laissait des traces, des trous. Quand je montais les œillets, pour aérer sous les bras, je faisais juste les nervures…

Ils nous mettaient la radio. On chantonnait les tubes de notre jeunesse. C’est notre patrimoine, on va dire. Mais quand c’était trop bruyant… Je vais vous dire une anecdote. Je faisais les coupe-vent et ma chaîne était juste devant les bureaux, devant moi il y avait l’aérateur, et le bruit passait. Je disais : un de ces jours, il va descendre et on va se prendre une engueulade parce qu’on fait trop de bruit. Ça manque pas : on venait de se marrer, la porte s’ouvre et Léon Duhamel fonce sur moi. Il me regarde, me demande ce que je fais… Et il dit « écoutez, ça fait du bien quand on ouvre la porte d’un atelier de voir un si beau sourire. » J’ai dit ouf ! On voit que c’était un ancien ouvrier. Son fils ça allait… sa fille, je préfère ne pas en parler, je vais dire des bêtises. Plus sévère, plus pédante. C’est comme ça.

Moi, j’ai fait un petit peu de tout chez K-way. Et comme je cousais bien, sans me jeter de fleurs, et que j’étais minutieuse, je suis passée sur toutes les chaînes. Quand j’avais dix-sept ans, j’ai travaillé sur une chaîne de vêtements pour les gens de mer, très chaud et très chic. C’était une matière spéciale, un peu ouatée, avec une très fine feuille d’aluminium plastifiée. Je travaillais sur les grands cols. Mais ce n’est pas pour ça que j’avais des primes. Le travail était très surveillé ; on avait toujours des contredames. On était jeunes, on était exploitées. Très exploitées. Vous n’osez rien dire, sinon on vous dit : ben, la porte est là…

On prenait tous à la même heure, sauf celles qui avaient du retard. Moi par exemple, avec ma machine six bobines spéciales pour les ourlets de pantalon, avec des aiguilles qui attrapent à peine le tissu, des aiguilles toutes courbées, elle tombait tout le temps en panne. Alors je venais plus tôt le matin pour rattraper le retard, et souvent une demi-heure plus tard le soir… Pour débloquer. Et en plus vous vous faites engueuler derrière. C’est pas marrant quand vous êtes jeune. À un moment, je n’étais vraiment pas bien, j’ai fait une petite dépression. Rendement, rendement, rendement. On vous tarabuste avec ça…

Existait-il une mobilité de poste ?

Non. Enfin, oui, mais on ne vous demandait pas. Je sais juste que certaines sont restées très longtemps. Elles apprenaient des choses spécifiques, ganser des ceintures, et tout. Il y en a qui ont fait presque toute leur carrière là. Quand ça a fermé, certaines ont retrouvé ailleurs, mais pas mal avaient déjà un certain âge, c’était pas facile.

Finalement, moi je suis restée de quatorze à vingt-deux ans. Après je me suis mariée et j’ai eu mon fils. Mon mari travaillait, il était en déplacement souvent mais il gagnait pas mal sa vie. On avait une petite maison avec peu de frais. Et quand mon fils est entré en maternelle, j’ai repris un travail, du ménage chez les personnes âgées. Je ne suis pas retournée chez K-way. Les amies qui y étaient restées en avaient jusque-là. C’est quand même fatigant : à la chaîne, vous êtes chronométrée, et ils chronométraient sur la base des personnes qui allaient très vite. Le contremaître principal venait mettre son grain de sel. Certaines étaient fières d’aller vite. J’aidais certaines camarades qui ne tenaient pas le rendement. Moi je faisais des blousons K-way, je mettais les fermetures et il fallait que les surpiqûres tombent bien. Je cachais mes pièces d’avance dans mon tiroir – c’était une avance pour le lendemain. Et si j’avais de l’avance, j’aidais la voisine de derrière.

Vous produisiez quoi à côté du coupe-vent ?

On ne produisait pas de vêtements chics. Surtout tout ce qui était hiver, les anoraks. Et puis des pantalons de ville homme, vendus sous la marque K-way, c’était la plus grande chaîne. Ils étaient vendus un peu partout je crois. Après, ça a évolué beaucoup et on a fait plein de choses différentes, des choses chics, du sportswear. Je ne sais pas qui créaient les vêtements, on n’était pas au courant. Quand un nouveau vêtement arrivait, on nous indiquait à chacune notre tâche. Après on déclinait en taille. Puis on passait à un nouveau modèle, on réorganisait les machines, mais en général c’était par chaînes, par quartiers – là les coupe-vent, là les pantalons, etc. Mais ça durait des semaines. Je ne me souviens ni des volumes ni du nombre de pièces que je faisais par jour. On était peu considérées. Ça c’est dommage.

Pompiers en été

Comment s’organisait le travail selon les saisons ?

L’été on travaillait l’hiver, on fabriquait l’hiver. Et l’hiver on préparait le printemps et l’été. Les chaînes étaient là, on les réorganisait. Pendant l’été, c’était pénible. Quand on avait une matière chaude – on disait « moumoute » –, c’était dur de les travailler dans le chaud, ça colle, ça vole… On faisait de longs manteaux. Quand on a toute la manière sur soi, sur ses genoux… Si on a que les manches, ça va, mais sinon ça chauffe… Une année, il y a eu une sorte de canicule, et les pompiers sont venus arroser le toit des ateliers. C’était intenable. L’hiver c’était chauffé, ça allait. On travaillait en tablier.

Vous n’avez pas eu envie de partir ?

Toutes les confections étaient les mêmes. Les gens se plaignaient tous. Et j’habitais à côté. Ça s’est bien passé pour moi quand même.

Vous avez souvenir des fêtes dans l’atelier ?

Pas du tout. Pas à mon époque. Ou alors pas dans l’atelier. Mais il y avait une chose : on avait le droit d’aller à la piscine. On avait un maître-nageur – le gars était en fait un moniteur de gym que je connaissais – et on allait à Hénin[-Beaumont]. On y allait une fois par semaine, après le travail. Il y avait peut-être des choses pour les enfants mais je n’en avais pas encore.

Hiver-printemps 1968

Il y avait des syndicats chez Duhamel ?

J’ai fait les grèves de 68 là-bas. J’ai revendiqué dans la rue. Les grèves à K-way ont été très importantes. J’étais rebellée, j’étais jeune, je vivais encore chez mes parents, mais je n’étais pas non plus conne. Je voyais bien qu’il y avait des abus. J’ai fait grève avec une quarantaine de copines, les « révolutionnaires » ils nous appelaient. Je pense que ça a duré une bonne semaine. Ils ont négocié. On a essayé d’obtenir des choses… mais ça n’a pas donné grand-chose. C’était la CGT et la CFDT. Il y avait une femme de la CGT, j’ai oublié son nom, elle n’avait pas sa langue dans sa poche. Mais globalement je pense que les ouvrières n’étaient pas très syndiquées.

D’où venaient-elles ?

Moi j’étais sur place. Mais il y avait des bus de Duhamel qui ramassaient les gens dans les environs, tout le bassin, je pense au moins jusque Lille. Même si on changeait de poste, qu’on discutait avec ses voisines, je n’ai pas connu tout le monde.

Un chalet à la neige

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

© Archives personnelles de Colette.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

© Archives personnelles de Colette.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

© Archives personnelles de Colette.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

© Archives personnelles de Colette.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

© Archives personnelles de Colette.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

© Archives personnelles de Colette.

Et c’était quoi Saint-Sorlin d’Arves, en Savoie ?

J’ai une photo de moi, j’avais seize ans, c’était l’hiver 68 je crois. On voit un peu le chalet, mais il était très grand. En haut il y avait toutes les chambres, en bas la cuisine, etc. On était quatre par chambre, avec des lits superposés. On devait être une quarantaine, un car plein, c’est sûr. La montée vers le chalet, on avait peur dans le car. Je ne sais pas s’ils l’ont acheté ou fait construire, mais je sais qu’on travaillait une demi-heure de plus tous les soirs pour payer Saint-Sorlin, pendant un an. C’était pour nos vacances d’hiver, bon. Ça c’était bien car on n’était jamais allées à la neige. Nos parents n’avaient pas les moyens. Beaucoup n’étaient jamais allées nulle part, c’était sympa. Au chalet, il y avait aussi la télé, on pouvait danser… Mais dans ce chalet il y avait un atelier de couture. Ils avaient apporté toutes les machines. On se levait à 6 heures du matin, on déjeunait rapidos, puis les corvées. Il y avait un tableau avec les corvées par chambre. On faisait tout. 7 h 30, on démarrait le travail.

Vous produisiez des K-way dans ce chalet ?

Non, moi je faisais des petits shorts mais en matière habillée, pour les enfants de deux ans. Toutes les filles faisaient ça. Moi je mettais une ceinture avec un élastique, je vous dis pas le bazar. Jusqu’à 11 h-11 h 30, avec une petite pause à 9 h, je crois. Après, c’était les corvées. Il y avait des cuisinières mais on les aidait. La vaisselle, etc. Et après, là, on allait prendre les chaussures et tout le matériel, puis on partait skier. À 16 h 30, on revenait prendre le goûter. Après le repas, on avait le droit d’aller au village. Mais on devait être rentrées pour 22 h tapante. Ils fermaient tout après. Alors on enjambait… Au village, il y avait des garçons – il y en avait pas beaucoup dans le chalet, il y avait surtout des filles de tous les âges, jusqu’à vingt-cinq ans. Si on était mariées, ça valait pas le coup. On restait trois semaines. Moi je ne l’ai fait qu’une fois. Ce n’était pas compté comme du temps de vacances comme on travaillait sur place et qu’on travaillait une demi-heure en plus à l’usine.

Retouches et vitrines

Qu’avez-vous fait après K-way ?

Quelques petits ménages, je me suis occupée de mes deux fils. Puis en 1983, quand on a acheté la maison, j’ai entendu dire qu’ils ouvraient un supermarché Banco, là où il y a le Carrefour maintenant, et les patrons sont venus habiter dans ma rue. Je suis partie travailler en caisse. Au départ, je devais aller aux fromages. Et je suis restée caissière pendant deux ans. J’aimais bien parce que j’aime le contact. Les gens qui arrivaient cafardeux à la caisse, ils repartaient avec le moral remonté, un peu. Et j’ai subi un licenciement économique. J’ai été au chômage et après j’ai retrouvé un emploi de vendeuse-retoucheuse chez un chemisier connu, à BillyMontigny, chez Nicole Cabaj. J’y suis restée huit ans et demi. C’était coté : il y avait du Ted Lapidus, du Cardin… On faisait surtout de la retouche de pantalons, des ourlets. On raccourcissait aussi les manches des vestes, c’était beaucoup plus de travail, mais c’était plaisant. On remontait aussi les poignets des chemises pour ceux qui… n’ont pas les bras assez longs ! On avait un atelier sur place, une petite pièce sur le côté. C’est des bons souvenirs, même si un patron c’est un patron. On s’entendait bien, ma collègue avait onze ans de moins que moi. On habillait les hommes. Certains venaient en couple, d’autres seuls. On a eu de bonnes parties de plaisir. On avait des clients sympas. Et puis on faisait de très belles vitrines. On ne mettait pas seulement les vêtements sur un mannequin. Ma patronne avait beaucoup de goût de ce côté-là. On organisait avec les nouveaux modèles, avec les couleurs, on avait des cravates « Carnaval de couleurs », des reproductions de Gauguin, en soie, magnifiques. Les vitrines bougeaient tout le temps.

Mais les recettes baissaient, et comme on était deux, c’était trop. J’avais cinquante-deux ans ! La maison venait d’être payée. J’avais envie de voir mon mari – qui avaient toujours été en déplacement – et mes enfants, et mes petits-enfants. Dans cette boutique, je travaillais aussi le dimanche matin, parce qu’il y avait le marché. Et c’était pas payé. J’ai tout monté pour aller aux Prud’hommes… Pour gagner, il me fallait des lettres de clients qui venaient le dimanche et qui témoignaient que j’étais là. Ils voulaient bien faire une lettre mais pas donner leur nom. Les clients ne voulaient pas nuire au patron. J’ai laissé tomber.

Héritages

Vous cousez encore ?

Quand j’ai quelque chose à réparer. Je couds de moins en moins. Si j’achète un article et s’il y a quelque chose qui cloche, je vais le démonter et le refaire. Mais avec mes mains, je ne peux pas coudre plus de deux heures. Rien que de tirer les fils, je le sens le soir. Regardez, mes mains sont marquées, mes pouces sont soudés, parce que je tenais toujours mes doigts comme ça [Collette fait le geste], toujours pincés, pour tenir l’aiguille. Tout est de travers. C’est vrai, par moment ça fait mal. Quand je suis allé chez le radiologue, il m’a dit « qu’avez-vous fait avec vos mains ! » Il y a l’héritage génétique de ma mère… mais elle était aussi couturière. Et la caisse aussi parce qu’à l’époque on tapait tout à la main…

Je couds encore un peu pour les petits enfants. Mais les jeunes, leurs habits c’est pas la peine : ce que je pourrais leur faire ne leur plaira pas. Ma petite-fille la plus âgée a dix-huit ans. Ils ont des goûts à part de nous la jeunesse.

Comment vous habilliez-vous ?

Tout à fait normalement ! J’en faisais un peu – les jupes – mais j’achetais. Par contre quand on est allés à la neige, ils nous avaient donné des coupe-vent très vifs, jaunes, orange, rose fuchsia… On leur faisait de la pub ! Et sinon le reste de l’année, on portait un K-way quand il pleuvait. C’est des bons souvenirs malgré le boulot.

Janine, ouvrière devenue modéliste, soixante-dix ans

Avec toutes ces années chez K-way, vous devez bien connaître cette histoire ?

Oui. En 1964, alors qu’il ne faisait pas très beau, Léon-Claude Duhamel était assis à la terrasse du Café de la Paix à Paris. En voyant passer un enfant habillé en Nylon rouge, il s’est dit : on pourrait réaliser un vêtement de pluie. La société Duhamel existait à Roubaix [depuis 1945], puis elle s’est installée à Harnes [en 1964] où elle produisait quelques petites séries. Ils faisaient alors des pantalons d’enfants, des capuchons pour la pluie, parce qu’on portait des pèlerines avant.

On m’a dit que je pourrais faire une encyclopédie. Vous savez pourquoi la marque s’appelle K-way ? La marque est venue en faisant le constat qu’on ne pourrait pas bien la vendre en disant que c’est un en-cas pour la pluie. Le publicitaire trouvait que l’assonance n’était pas bonne : un en-cas. « Il faudrait un nom avec un way au bout, car les Américains parlent beaucoup avec des way ». Alors Léon Duhamel lui a dit : « Vous tenez à votre way, et nous nous aimons notre cas, alors pourquoi ne pas faire Cas-Way », et le « cas » devint un « K », ce qui donna « K-Way ».

J’y ai travaillé trente-six ans. J’ai été licenciée, j’avais cinquante-six ans. C’est une vie, c’était ma vie. D’ailleurs mon mari disait toujours : « nous on vient en deuxième et troisième position. Premier K-way, deuxième sa fille, troisième son mari. » Après, je suis partie deux ans chez Vestra, puis on m’a proposé un poste chez Alain Manoukian à Paris. Je n’y suis pas allée. Je n’avais pas envie d’aller jusqu’à Paris à cinquante-huit ans passés. Je me suis coltiné le chômage pendant deux ans. J’ai préféré donner ce poste à une collègue. Elle a grimpé, puis elle a été une nouvelle fois licenciée. Elle a finalement terminé sa carrière chez Vertbaudet, aux 3 Suisses, à Roubaix. Une très belle carrière, responsable du bureau de la création.

L’école ménagère et Sœur Visitation

Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

© Manuel Charpy.

Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

© Manuel Charpy.

Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

© Manuel Charpy.

Le premier coupe-vent K-way, 1965

Le premier coupe-vent K-way, 1965

© Manuel Charpy.

À quelle époque Duhamel s’est installé à Harnes ?

Ça devait être les années 1960. Moi j’ai été embauchée en juillet 1965. J’ai des copines qui ont travaillé dans les premières usines Duhamel, dès le début, à Roubaix. Des bus les amenaient à Roubaix. Monsieur Léon Duhamel s’est dit : « ce sont des filles courageuses, travailleuses, qui font la route tous les jours, l’idéal serait d’aller s’installer à Harnes, près de chez elles », et c’est comme cela que l’entreprise Duhamel s’est installée ici.

Les filles qui venaient travailler chez K-way avaient toutes une formation de couturière ?

Non, pas forcément. À Harnes il y avait un centre de formation, ça s’appelait l’école ménagère, après ça a été transformé en lycée professionnel. On en sortait avec un CAP de coupe, de couture, de cuisine, on apprenait à faire à manger, le repassage, on avait des cours de sciences naturelles, de législation, de morale, avec « sœur Visitation ». Avant il y avait plein de bonnes sœurs, dans les hôpitaux, partout. D’ailleurs, avant la construction de l’usine Duhamel, c’était de bonnes sœurs qui géraient un ouvroir que louait Léon Duhamel. Certaines des filles n’avaient même pas fait l’école ménagère, à quatorze ans elles partaient travailler directement, à Roubaix, chez Duhamel, puis à Harnes. Aujourd’hui ces filles ont soixante-quinze ans. Avant, à quatorze ans, on sortait de l’école et on avait du boulot. Moi j’ai fait trois ans d’école ménagère. Quand je suis sortie, Chantale, une copine qui travaillait déjà aux pantalons, m’a dit : « tu sais, ils embauchent, viens ! » Je suis allée me présenter, j’ai commencé le 5 juillet.

Cet atelier était donc supervisé par les sœurs ? Où était-il situé ?

C’était dans des baraquements, à côté du cinéma Novéac, puis dans un vieux moulin réaménagé près du centre d’Harnes. Je crois qu’ils louaient ça. Celle qui a participé à la création du coupe-vent, c’est une amie, Hélène, c’est elle qui a démarré les premiers coupe-vent, avec Léon-Claude Duhamel. Elle travaillait déjà avec les bonnes sœurs.

Puis ils ont construit l’usine, les « demi-lunes », atelier et bureaux. Quand j’ai été embauchée, ma contredame était Simone Peters. Comme je venais d’un CAP technique de couture et coupe, ils m’ont mise dans une chaîne où on fabriquait de tout : du pantalon, de la jupe… et sur le côté il y avait la chaîne des pèlerines. C’était des imperméables et capuchons, avec un tissu plastifié. La chaîne commençait par l’atelier de coupe, les filles posaient ensuite des bandelettes de colle avec des rouleaux, elles assemblaient. Au-dessus de leurs têtes il y avait des séchoirs. Ensuite ça passait à la machine à boutonnière, c’était Michèle qui était dessus, ça faisait un bruit dingue quand elle cousait les boutons. Puis par la suite, ils ont créé une nouvelle chaîne, l’immense chaîne de pantalons. Il y avait 400 personnes qui travaillaient ici à Harnes, avant le coupe-vent.

Pantalon et tissu 38

C’était quel genre de pantalons ?

Des pantalons de ville pour homme, ensuite ils ont créé le 888, une spécialité, un pantalon avec de l’Elastis pour que les genoux ne marquent pas. C’était bien pour les gens qui travaillaient assis. Ça a été une production incroyable, on en dépotait des tonnes. À chaque poste il y avait une chef de groupe, jusqu’au bout de la chaîne : après la coupe, poches passepoilées, surfilage, assemblage, braguettes, finition, repassage jusqu’au contrôle. Le patron était Léon Duhamel. Moi j’étais en chaîne pour produire le coupe-vent, c’était terrible pour nous, parce qu’on n’était pas très bien organisé, le tissu glissait très fort à la coupe, le tissu 38…

Le tissu 38 ?

C’était un tissu imperméable avec de la résine à l’envers, il était fabriqué en Belgique par Sofinal. J’ai gardé le tout premier coupe-vent avec la médaille estampée où est écrit « En Fabelnyl, le véritable K-way ». Il date de 1965. Il n’était pas très imperméable. C’est en partant de sa petite poche frontale que LéonClaude a eu l’idée « si on le retournait dans sa poche ? ». Ensuite est venue la bayadère, puis la poche-banane. Je peux vous les prêter si vous voulez faire des photos, mais il faut me le rendre, c’est mon histoire.

Ce tissu était difficile à coudre, il glissait, et on n’était pas équipé. Il fallait tout adapter. Alors on a appris. On utilisait des aiguilles spéciales et des pieds de biche spéciaux, en Téflon. Parce que ça chauffait et comme l’envers est une enduction, ça déposait de la résine sur les aiguilles. Fallait avoir le doigté, on y est arrivé.

Combien d’ouvrières travaillaient sur le K-way ?

Quand le K-way a démarré, on n’était pas très nombreuses, puis ça a pris des proportions importantes. Après Harnes, toute la production du coupe-vent est partie à Ostricourt [à 10 kilomètres]. La société Duhamel était la plus grande entreprise d’Harnes, et même de la région. Les filles venaient de Lens, Courrières, Harnes. Il n’y a que la direction qui venait de Lille et des environs.

22 minutes

Comment était organisé le travail ? Vous étiez aux 3x8 ?

Non, c’était à la journée. Le travail était chronométré car il fallait de la production, aller de plus en plus vite. Les étapes étaient la coupe, le lancement, la pose de la fermeture, les préparations de la poche-banane, l’assemblage des fonds, la pose de la fermeture devant, la pose des bandes devant, ensuite, comme c’était des manches kimono on faisait la couture du milieu dos, la surpiqûre, ensuite on assemblait et on posait les élastiques dans les poignets, en bas un ourlet avec un cordon, un sert-cordon, pose de capuche et gançage et ourlet de la capuche. Je crois que c’était dans les 22 minutes pour un coupe-vent.

Avant de monter dans la hiérarchie, vous avez travaillé à la chaîne ?

En 1968, l’année où je me suis mariée, il y avait un petit atelier de prototypes dont je faisais partie. Celle qui était responsable de cet atelier a eu une promotion. Et au final c’est moi qui ai pris la responsabilité du prototype. Ils avaient embauché une modéliste pour faire les patronages et gradations des vêtements que le directeur technique, Monsieur Provoyeur, voulait sortir. Et cette modéliste s’est plantée. Elle a fait des gradations d’imperméables qu’on pouvait se mettre à dix dedans. Alors Monsieur Ducros, le directeur de la production, m’a dit : « Janine, on voudrait vous essayer au poste de modéliste ». C’est comme cela que j’ai eu le poste. Et ensuite ça a été crescendo, j’ai travaillé quarante ans chez K-way.

Comment ça se passait à l’atelier ?

Les relations de travail étaient bonnes chez Duhamel. Il y avait des hauts et des bas avec les délégués, mais moi j’en garde un très bon souvenir. C’était assez paternaliste, sous le papa. D’ailleurs en 1968, il a créé un chalet à Saint-Sorlin. Là-bas, les filles partaient travailler, le matin à l’atelier, l’après-midi elles faisaient du ski. Le patron les avait habillées : doudoune couleur flashy, turquoise, fuchsia, et fuseau noir. Un bus complet était parti de Harnes pour la montagne. Elles venaient juste de partir au moment des grèves de 1968. Ça s’est renouvelé plusieurs fois, mais certaines ont fait des bêtises – les filles avaient en moyenne dix-sept ans – alors ce déplacement s’est arrêté. Finalement, Duhamel a revendu le chalet.

Il y avait des fêtes : la Sainte-Catherine était organisée dans les ateliers. On fêtait aussi Sainte-Anne, la patronne des couturières. Et on fêtait aussi Noël. Moi, pour mon équipe, pour les récompenser, j’organisais des fêtes à la fin de collections, à Pâques et à Noël. Les filles avaient tellement donné. J’ai aussi fêté mes vingt-cinq ans et trente ans de présence chez K-way. Après c’était fini, ça a été la dégringolade. Malheureusement.

L’arrivée de l’hiver

L’équipe du bureau de création : Louise, Jeannette, Élisabeth, Janine, Maryse, Danièle, Lucien, Jean-Charles, Hélène.

L’équipe du bureau de création : Louise, Jeannette, Élisabeth, Janine, Maryse, Danièle, Lucien, Jean-Charles, Hélène.

© Archives personnelles de Janine.

L’atelier à Brebières (Pas-de-Calais) après l’incendie de l’usine (1992), en attendant la reconstruction du site de Harnes : Évelyne, Danièle, Jeannette, Nadine, Paula, Jean-Charles, Alfreda, Christine, Hélène, Louisette, Dominique, Louise, Janine.

L’atelier à Brebières (Pas-de-Calais) après l’incendie de l’usine (1992), en attendant la reconstruction du site de Harnes : Évelyne, Danièle, Jeannette, Nadine, Paula, Jean-Charles, Alfreda, Christine, Hélène, Louisette, Dominique, Louise, Janine.

© Archives personnelles de Janine.

Vous n’avez travaillé que sur les produits K-Way ?

Et beaucoup sur le sport d’hiver aussi. En K-way la création était limitée, c’était les couleurs, les matières. On a suivi l’évolution de la technologie et des modèles, les finitions, les capuches et les coupes à améliorer. Et surtout la matière. On a travaillé le Gore-Tex. Mais on a arrêté de travailler avec eux car ils voulaient que sur les vêtements soit mise en avant leur marque « Gore Tex by K-way ». Monsieur Duhamel voulait « K-way by Gore Tex ». On a créé finalement le K-way 2000 respirant, avec un tissu produit par Sofinal en Belgique.

Quand a-t-on commencé la production de vêtements de ski ?

C’est lorsque Monsieur Provoyeur est arrivé. C’était en 1972 que j’ai commencé à travailler avec lui. Il venait d’un atelier de pantalons de haut de gamme pour homme. On habillait l’ESF, les écoles de ski. J’allais prendre le tour de fesse des moniteurs (rire), et on les habillait sur mesure. Les tenues leur étaient offertes. Puis on a livré les vêtements au COJO [Comité d’Organisation des Jeux Olympiques], à Albertville [1992]. C’était de très beaux vêtements. Leur préparation nous a pris trois ans.

On a aussi fait de la plume. Ça soufflait… on a fabriqué de vraies doudounes ici à Harnes. On a appris la technologie. C’était un système d’enveloppe, on fabriquait dos, devant et manches en plusieurs exemplaires. On avait l’enveloppe de l’intérieur, avec des compartiments, dans lesquels on souffle un poids de duvet. Et c’est ça qu’on travaillait entre la doublure et le tissu dessus. C’était une couture spéciale, du piqué retourné assemblé, en nervure, pour que les plumes ne partent pas.

K-way s’est diversifié ?

Beaucoup. Dans le coupe-vent, il y a eu les vêtements de chasse et de cyclisme. Et les produits de mode. Nous avons travaillé les vêtements de la mer, pour la plaisance. Avec toutes les coutures soudées. On a habillé les parachutistes de France avec des combinaisons spéciales. On a fait du golf, avec Olazábal, le golfeur de Biarritz, le styliste était Pierre Martinez. On a fait aussi des collections de tennis, en maille, avec Patti Connors. Des vêtements polaires avec Jean-Louis Étienne : ils allaient tester les produits sur le bateau K-way. On a fait des vêtements de moto avec Dalmasso, des vêtements avec coutures étanchées. On a travaillé avec Jean-Charles de Castelbajac : le pancho à double place, j’en ai un, je peux vous le montrer. On allait travailler chez lui car il nous faisait des dessins toujours à la dernière minute. Les grands couturiers c’est ça : leur défilé c’est toujours à la dernière minute. On a fait le perfecto, l’imperméable, dans les coloris Castelbajac. On a travaillé avec Sting et Raoni, l’indien d’Amazonie. On a fait pour eux des t-shirts dans une matière écologique. On a travaillé aussi avec Georges Pesé, c’est un grand skieur. Il faisait du conseil, mais aussi des croquis, et il testait les vêtements et en faisait la publicité. On a travaillé aussi avec Dominique Peclers, pour la maille, et les vêtements de ski. On a même produit des chaussures.

Combien y avait-il de collections par an ?

Deux, hiver et été, donc deux présentations, et aussi les permanents, c’est-à-dire tout ce qui était coupe-vent. En général, on rajoutait des pièces dans le coupe-vent permanent, pour suivre la mode. Les collections c’était surtout le ski et la maille. Et tout était vendu sous la marque K-way. J’ai gardé les plans de collections, on travaillait avec des croquis, on choisissait les matières. La création se faisait comme cela. On faisait des vêtements magnifiques. Cette collection a marché du feu de Dieu. C’est sur le thème « Alaska », elle a été créée par la styliste de l’époque, Johanna Guinamard. On en a vendu des tonnes ! Ça a duré au moins cinq ans. Un modèle qui marchait bien, en sports d’hiver, on pouvait produire 33 000 pièces je crois.

Existait-il des collections d’été ?

Oui, avec des vêtements doublés d’éponge, ou alors réversibles. Il existait aussi des coupe-vent d’hiver doublés de polaire. Au départ, on a travaillé avec Malden qui faisait le Polar Tech, c’était ce qui se faisait de mieux. On a produit aussi des coupe-vent doublés de ratine produite dans la région, c’est comme de la polaire, mais acrylique. C’était populaire car c’était bien pour les petits porte-monnaie. Mais c’est sûr, le volume était plus réduit en été qu’en hiver.

La fin des papillons et le bureau des méthodes

La parka couleur argent faisant partie de la tenue officielle des Jeux olymiques de 1992.

La parka couleur argent faisant partie de la tenue officielle des Jeux olymiques de 1992.

© Manuel Charpy.

L’équipe technique au ski en 1992 : Sylvie (chef produit), Agnès, Johanna, (styliste), Yves, (directeur produit).

L’équipe technique au ski en 1992 : Sylvie (chef produit), Agnès, Johanna, (styliste), Yves, (directeur produit).

© Archives personnelles de Janine.

Quelles étaient les étapes de votre travail ?

On travaillait toujours une saison d’avance. Le styliste doit avoir l’objectif de l’année suivante, pour les couleurs, pour les matières. Au prototype, on avait toujours une année d’avance. On faisait les premiers prototypes, il y avait une sélection avec la direction, ensuite on réalisait une quarantaine de modèles pour chacun des représentants en France et à l’étranger. On réalisait le dossier technique : il y avait un croquis et un vêtement. Mais comme souvent on n’était pas prêt, on mettait sur le vêtement un papier par exemple « attention, fermeture gauche vers la droite. » Mais ça ne me plaisait pas, ces prototypes inachevés. Un jour j’ai dit à ma collègue « Yvette, ça ne va pas ça, il faut dorénavant qu’on envoie un vêtement avec un dossier technique, sans aucun papillon sur le vêtement. » Au fil des saisons, on y est arrivés. Les filles se sont toutes perfectionnées. On a pris des filles de la chaîne et on les a mis au bureau des méthodes. L’une faisait les méthodes, l’autre faisait les temps.

Je vais vous lire un mot de Monsieur Léon-Claude Duhamel que j’ai retrouvé :

« Vendredi 23 juin 22 h, je suis chez moi devant la télé, le téléphone sonne, au bout du fil Janine Salamon qui m’appelle :

“– Je suis très ennuyée car en arrivant à Montréal cet après-midi, j’ai constaté qu’une dizaine de blousons avaient été volés en douane. Pour 8 d’entre eux, ce n’est pas grave, car j’ai les doublons, mais les 2 autres sont très importants pour la présentation à l’export, j’en ai vraiment besoin.

– Mais Janine, je ne peux rien faire, hélas pour vous, je prends demain l’avion pour Montréal.

– Justement, j’ai téléphoné à cinq de mes filles, et elles sont d’accord pour aller immédiatement à l’usine et de me les faire dans la nuit. Je vous demande simplement de passer le matin les prendre”.

Le lendemain à 8 h le paquet était prêt ».

C’est ce que je regrette aujourd’hui, les gens n’ont plus cet amour du travail. Il n’y a plus cette fidélité, plus cette amitié.

Le bureau des méthodes ?

Comment on monte un vêtement, c’est ça le bureau des méthodes. Le bureau des temps est dans le bureau des méthodes : temps de fabrication du vêtement, prix de revient. Il y avait aussi dans ce bureau les personnes qui faisaient les dossiers techniques. Au tout début, il y avait un collègue, Maurice qui avait fait ses études avec le Cetih où il avait appris le chronométrage et les méthodes. Par la suite, après son départ, c’est des filles de l’intérieur qui se sont perfectionnées et ont monté le bureau. On était toutes des autodidactes.

Défilés

Voyage à Seoul : Janine, le directeur de l’usine coréenne et Sylvie, chef produit.

Voyage à Seoul : Janine, le directeur de l’usine coréenne et Sylvie, chef produit.

© Archives personnelles de Janine.

Visite de production à Jakarta : Janine, Alain (directeur), Michèle (contrôleuse), Yvon (directeur logistique).

Visite de production à Jakarta : Janine, Alain (directeur), Michèle (contrôleuse), Yvon (directeur logistique).

© Archives personnelles de Janine.

Comment étaient diffusées les collections ?

Chaque représentant recevait ses prototypes et il commençait à tourner et démarcher. Au bout de quelques semaines de vente, ils avaient un panel des produits et des quantités demandés, et là la production se déclenchait. Un staff s’occupait de la logistique, de l’achat des matières premières, parfois longtemps à l’avance. Au début ces matières étaient livrées chez nous à Harnes, et par la suite directement sur les points de production à l’étranger.

Pour la fabrication en Thaïlande, il fallait des fois trois semaines, un mois, avant de recevoir la livraison de la marchandise. Il fallait remplir les bateaux, il n’y avait pas que nos trucs. Moi je n’étais déjà plus à la production, il y avait toute une équipe, des responsables de production, des commerciaux, un directeur commercial, puis tous les représentants. Ils avaient des réunions : « il faut aller vers ce produit, parce que celui-là il déclenche plus… » Et il y a eu de sacrées publicités aussi. Ils ont même fait des CD avec les cris des coupe-vent K-way.

Il y avait des défilés pour présenter les collections ?

À chaque fois. Nous allions au salon porte de Versailles, chaque saison, été et hiver. Moi j’y allais. On présentait aussi les collections aux filiales, au Canada, aux en Italie, au Portugal. Les représentants de la marque étaient tous habillés. À Harnes, on prenait les enfants du personnel pour présenter les collections à la direction, ou aux représentants.

Le métier a évolué entre les années 1960 et les années 1980. Vous avez été formée durant votre carrière ?

Je suis allée en formation Lectra, c’est un logiciel pour faire les graduations [les différentes tailles], car on allait recevoir du nouveau matériel. J’ai dû aussi aller en formation pour le laser qui servait à découper les gabarits. Je suis allée chez Maniglier, un fabricant de costumes, ils avaient reçu le matériel avant nous. Tout ce que vous faisiez à la main, il fallait le faire sur ordinateur. C’était horrible pour des filles comme nous. Moi-même j’ai formé trois ou quatre personnes, puis c’est elles qui pratiquaient. Avant Lectra Systems, on était équipé en Gerber, des Américains, puis Monsieur Duhamel a décidé de changer. Lectra était une entreprise française, installée à Bordeaux qui au début a beaucoup copié les Américains. Donc la création et les gradations se faisaient sur un écran, et on sortait les gabarits. Et maintenant, de l’écran, ça part directement en coupe. C’est matelassé et découpé au laser directement.

Vous étiez contremaître ?

J’ai toujours travaillé avec des chefs produits, qui ont toujours gagné plus que moi, jusqu’au jour où je me suis énervée. J’ai toujours été responsable de la création. J’ai encore ma carte de visite. J’avais quarante-cinq personnes qui travaillaient avec moi. Puis on a licencié.

Les containers du Havre

Quand a commencé la délocalisation ?

C’était d’abord le Portugal, à Maia, et le Maroc, Casablanca, ils ont longtemps travaillé pour nous, dans les années 1980. Ensuite, on a délocalisé en Pologne, en Thaïlande, à Séoul, à Jakarta. Moi j’ai fait tout cela. J’allais installer les ateliers et former les ouvrières. Et oui, c’était un peu en dépit du bon sens…

Les gens d’ici se souviennent des énormes camions K-way traversant Harnes dans les années 1990

K-way avait ses propres chauffeurs, ils faisaient la navette entre Harnes, le Portugal ou le Maroc. Ils partaient à la semaine. Ils rapportaient ici toute la production qui était stockait dans nos entrepôts. Le contrôle produit se faisait ici, et les colis étaient dispatchés. Il y avait des filles de chez nous, Michèle et Micheline, qui allaient vérifier la qualité de la production dans des usines situées dans le nord de la Thaïlande. Parce qu’à Bangkok, c’était la grosse unité, mais ils travaillaient avec des façonniers à Chiangmai.

Nous allions à l’étranger pour négocier les prix, on arrivait à un prix correct avec des matières correctes. Puis ça partait dans les mains de la société qui produisait et elle devait nous fournir les produits fabriqués. Parfois il y avait des clashs, en matière de production, on était obligé de renvoyer la marchandise. Il y a eu aussi des problèmes avec les douanes, ça arrivait en France avec de grands containers au Havre. Le container est parfois resté bloqué avec les vêtements dedans.

Comme dans ces pays-là c’est humide, nous étions obligés de protéger les curseurs avec du papier de soie, pour pas qu’ils déteignent sur les vêtements.

Quand vous alliez à l’étranger, vous restiez combien de temps ?

C’étaient des voyages de 8 à 10 jours. Je partais avec un chef produit, ou un directeur. Nous allions dans des entreprises sous-traitantes. C’est comme cela que je me suis rendue compte qu’on donnait notre savoir-faire ailleurs. Et ça m’a fait très mal. Parce que je réalisais qu’on était obligé de licencier toujours plus de personnel. On était devenu un groupe restreint. On avait été racheté par Pirelli. Les Italiens gouvernaient. Ça allait mal à l’époque, avec les changements de direction. Monsieur Alain Nemarcq est arrivé. Il est aujourd’hui PDG chez Monbousin place Vendôme à Paris. C’est quelqu’un qui était embauché toujours pour remonter une entreprise, faire le ménage. Lui travaillait chez Vestra en Alsace, une entreprise associée à Biedermann, qui faisait du costume d’homme à Hénin-Beaumont, du très beau prêt-à-porter. Il venait aussi travailler pour K-way. Il avait donc deux missions, une chez Vestra, une chez K-way. Quand il est arrivé il y a eu plein de changements.

Donc plus je partais à l’étranger, plus je donnais. Là-bas je les ai formés sur le Lectra. Au début on envoyait d’ici nos matières premières, la ouatine, par exemple, on l’achetait chez Peg, à Lyon. Les fermetures YKK on les achetait déjà sur place, en Thaïlande, car eux aussi fabriquaient là-bas. Puis les matières premières, il a fallu les trouver sur place, il fallait les négocier. Je partais donc avec Alain Nemarcq pour tout ce qui était négociations et prix. À Harnes, j’ai installé un bureau des méthodes, j’avais un bureau et les filles qui travaillaient à l’écran, les montages des vêtements, les couleurs. Mes filles ont appris les mots en anglais pour préparer les dossiers techniques, pour les envoyer à l’étranger. Là-bas ils recevaient du travail tout cuit.

La dernière fois où je suis allée à Jakarta, j’ai entendu M. Nemarcq dire « ça me fait mal de lui dire. » Et là j’ai compris qu’ils allaient fermer Harnes et que toute la création serait faite à l’étranger. Le dernier directeur qui a clôturé était M. Lelier, qui était au bureau de Paris, et qui était parti avec Yvon Gérard. Quand ils m’ont appelée pour un problème de gradation de manche, j’ai tout de suite compris.

C’était en quelle année ?

Ça a fermé en 1999. M. Nemarcq m’a reprise moi, avec trois ouvrières, et j’ai travaillé à Caudry pour Vestra pendant deux ans. On allait faire nos réunions en Alsace, à Bishweiler. On faisait du prêt-à-porter, du sport loisir, du survêtement pour Vestra. C’était produit en Tunisie.

Depuis 1999, plus rien n’est produit à Harnes, même plus les collections ?

K-way continue, mais par les Italiens, plus chez nous. Aujourd’hui, c’est toujours des Italiens, mais ce ne doit plus être Pirelli, je ne sais pas. Ils ont relancé la marque. Ils ont tout refait, même les boutiques. Ils ont dû racheter les brevets, la bayadère par exemple était protégée. C’est très beau très bien fabriqué, ça fait plaisir. Il y a longtemps, en 1980, la marque avait failli être rachetée par « Wrangler ». Mais ça s’est pas fait car Giscard d’Estaing s’y est opposé, il a dit qu’il n’y a pas de raison de vendre une marque française à des Américains.

K-way en flammes

Le site des établissements Duhamel après l’incendie, 1992.

Le site des établissements Duhamel après l’incendie, 1992.

« Tout a brûlé, sauf le coffre-fort qui contenait toutes les cassettes de création. »

Quand K-way a-t-il commencé à licencier ?

Ça a toujours licencié, il y a eu des vagues et des vagues. En 1992, quand on a brûlé, il n’y avait plus à Harnes que la création et le stock de vêtements. La production il n’y en avait plus. Le jour où ça a brûlé, moi j’étais à Grenoble, je venais de présenter la veille la création au COJO. Heureusement qu’on avait avancé la date de livraison d’une journée.

Quand l’usine a brûlé, le directeur était Monsieur Bennati, il avait racheté Kway pour Pirelli. Il m’a appelé et il m’a dit « si les cassettes informatiques ne sont pas détruites, on reconstruit. » Nos cassettes étaient dans un coffre-fort. C’étaient les cassettes avec les gradations, les modèles, tous les patronages. Ça n’a pas été détruit. Quand je suis arrivée sur les lieux lors de l’incendie, les pompiers m’ont demandé où étaient les points stratégiques. Je leur ai dit d’arroser les bureaux avec le coffre. La veille j’étais à Grenoble, donc je ne savais pas si le coffre avait bien été fermé le soir. Les cassettes ont été lues à Paris et tout était impeccable. Après cet incendie, la marque de coffre-fort en a fait de la publicité, ils en ont vendu beaucoup !

Ça a dû être un choc.

[Janine manipule des coupures de presse et des photos de l’incendie] Ah oui, ça a été terrible. Quand on a brûlé, Yves Leroux, le directeur produit nous a emmenés au Novotel à Hénin et il nous dit « Allez, on a un salon à Paris, dans 10 jours. » Nous n’avions plus rien, même pas un ciseau, tout avait brûlé. Il y avait dans le coin des façonniers qui faisaient de la production de prototypes pour les collections. Avec les filles, nous sommes allées chercher des ciseaux et du matériel. Dans les cendres qui fumaient encore, avec des râteaux, on est allé récupérer du tissu polaire. Et avec les façonniers, on a refait le salon. Quand Monsieur Duhamel est passé au salon, il n’en revenait pas.

Les quartiers de K-way

Il y avait un magasin d’usine à Harnes ?

Oui, un à Harnes et un à Roubaix. Puis un ensuite à Lille. On y vendait tous vêtements en second choix, les invendus. Puis Madame Moinet, la sœur de LéonClaude Duhamel, a pris la direction du magasin d’usine. Comme il restait beaucoup de matière première, des tissus, elle faisait fabriquer des vêtements qui ne ressemblaient pas vraiment à la collection. On a travaillé avec elle sur de petites séries pour ses magasins. Les clients venaient de toute la région. Tout le monde s’habillait là, car c’était de la bonne qualité, moins cher qu’en magasin. Ensuite, c’est M. Rocquet qui est devenu le propriétaire. C’était énorme le chiffre d’affaire par an, et pour pouvoir y parvenir, il a mis en place des braderies les weekends. C’est un volume incroyable qui partait. Il vendait du prêt-à-porter homme et femme. Le site K-way a été vendu à Visteon, maintenant c’est des ingénieurs qui travaillent sur les matières plastiques pour les voitures.

Il est mentionné « K-way International Harnes » sur vos brochures. K-way communiquait beaucoup ?

C’était énorme, au départ l’agence était Havas, il y en a eu plusieurs. Vous savez qu’il y a eu des magasins franchisés K-way aux États-Unis, à San Francisco ? On a même travaillé pour la National Football League. Je suis même allée à Las Vegas pour un salon. Il y avait un magasin rue de la Paix, à Paris. Et le K-way était vendu partout. Regardez ça ce sont les filiales Italie, Canada, et K-way International.

« K-way, marque du coupe-vent, racheté par la banque d’affaires italienne Sopaf : Une perte de 95 millions de francs », dit une de vos coupures de presse en 1993.

K-way déclinait. Ceux qui ont le plus pompé K-way, c’est la marque Aigle. Puis après Décathlon. Leur méthode était d’envoyer des gens pomper ce qui se faisait ailleurs, les tissus, les mailles. Ce sont des sociétés qui ne payaient pas de création, parce que la création, ça coûte très cher. Aigle a fait la surveste K-way. Ils ont enlevé le logo K-way pour mettre celui d’Aigle. Ils avaient les matières, ils avaient les modèles. Puis Décathlon a raflé la mise. Maintenant, depuis quatre ou cinq ans, la marque K-way a été relancée, elle est très haut de gamme et ça se vend très bien.

Vous êtes allée à Lille voir la boutique ?

À Lille le magasin se trouve pas loin d’où était l’ancien magasin, à côté de L’Huitrière. Ça se vend très bien car la jeunesse aime les marques, plus on paie cher, mieux c’est. J’ai vu les prix, 190 €. Ma fille avait acheté à mon mari le gilet matelassé, 220 €. C’est fabriqué beaucoup en France, et c’est très bien fabriqué. K-way est maintenant une marque italienne. En Italie les gens portent beaucoup de K-way. Ils ont fait fort avec les magasins qu’ils ont ouverts, dans les beaux quartiers…

Avant K-way c’était populaire, tous les enfants en avaient un. C’est d’ailleurs devenu un nom générique, comme Frigidaire. On ne disait pas prend ton coupe-vent, on disait prend ton K-way. Ce n’était pas très cher à l’époque, et accessible à tout le monde. Quand on a fait le tissu respirant c’était quand même plus cher. Mais c’était vraiment plus confortable, c’était respirant et imperméable, avec des coutures étanchées.

Je peux vous dire maintenant, moi je vais au Touquet régulièrement, j’en vois du K-way au Touquet. Les marques à la mode, c’est Superdry et Kway, chez les jeunes surtout, et même chez les moins jeunes. Et là actuellement, il y a aussi PJS et Jott, les marques de doudounes, de toutes les couleurs, matelassées. Ils en ont tous ! Tout le monde a sa doudoune.

Quand on voit maintenant la renaissance de la marque, on se dit que c’était un cap à passer…

Le problème c’est tous les changements de direction. C’est moche, c’est ce qui fait le malheur des boîtes. Les Italiens qui ont racheté n’y connaissaient pas grand-chose, Superga c’était la fabrication de chaussures, les bottes en caoutchouc, et les gros propriétaires c’était Pirelli, les pneus. Je me souviens, on était à Courchevel quand ils sont arrivés. On savait que c’était la dernière soirée que Monsieur Léon-Claude Duhamel passait avec nous, et que c’étaient eux qui nous reprenaient. Ça nous a fait mal.

Mon Dany Boon

Dany Boon en K-way, plaquette de son spectacle Waïka, 2006.

Dany Boon en K-way, plaquette de son spectacle Waïka, 2006.

© Archives personnelles de Janine.

Vous avez vu le sketch de Dany Boon ?

Mon Dany Boon ! À Noël, on va manger chez ma fille à Douai et elle me dit : « Maman, il faut que je te montre une cassette, tu vas rigoler. » Elle me montre le sketch de Dany Boon et moi je commence à pleurer. Il dit qu’il ne peut pas tourner sa tête… ça m’a émue car ce sont les années qui nous ont fait vivre, K-way, on était pas très loin de notre maison, on avait un travail formidable. Ça m’a fait mal qu’on se foutait comme cela de la société. Puis un jour je reçois un coup de fil de madame Moinet [la fille de Léon Duhamel]. Elle me dit « Janine, je voudrais vous demander quelque chose. » Elle était allée au restaurant L’Écume des mers à Lille où elle savait que Dany Boon allait manger. Elle voulait lui parler. Elle se présente à lui « Je suis la fille de Léon Duhamel et mon frère, Léon-Claude Duhamel est le créateur du K-way. Monsieur Boon, pour faire votre sketch, vous n’avez même pas de vrais coupe-vent K-way sur le dos. » (Rires). Il lui répond : « Mais j’en ai même pas trouvé ! » Elle est en colère et lui promet qu’elle lui en trouvera un.

« Janine, comment on peut trouver de vrais coupe-vent K-way maintenant ? » J’ai appelé Thierry Duverdier qui lui a appelé un représentant qui travaillait aussi dans la boîte, et ils sont venus m’apporter deux vrais coupe-vent. Madame Moinet les a remis en main propre à Dany Boon à Paris, pendant sa tournée. Il lui a dit qu’il mettrait dans son éditorial de book la photo de Monsieur Duhamel. Et en effet, il est écrit ceci sur la brochure de son spectacle que j’ai : « Léon-Claude Duhamel, inventeur du coupe-vent, inventé en 1964, dans une matière belge imperméable. »

Depuis l’incendie, les véritables archives de K-way, c’est vous ?

Je les ai cherchées pour vous, je ne savais plus où je les avais rangées.

Illustrations

  • Sans titre

    Sans titre

    © Geoffroy Nicolaï

  • Intérieur de l’école de couture de Lens, vers 1905

    Intérieur de l’école de couture de Lens, vers 1905

    © Collection Manuel Charpy.

  • Harnes (P-de-C.) Grand’Place, vue aérienne, années 1960

    Harnes (P-de-C.) Grand’Place, vue aérienne, années 1960

    © Collection Modes pratiques.

  • Couverture du journal des établissements Duhamel & Soconord montrant les ateliers de production, années 1960.

    Couverture du journal des établissements Duhamel & Soconord montrant les ateliers de production, années 1960.

    © Archives personnelles de Janine.

  • Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    © Archives personnelles de Colette.

  • Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    © Archives personnelles de Colette.

  • Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    © Archives personnelles de Colette.

  • Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    © Archives personnelles de Colette.

  • Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    © Archives personnelles de Colette.

  • Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    Colette et les jeunes ouvrières des établissements Duhamel, au chalet de Saint-Sorlin d’Arves, Savoie, hiver 1968.

    © Archives personnelles de Colette.

  • Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

    Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

    © Manuel Charpy.

  • Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

    Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

    © Manuel Charpy.

  • Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

    Le site de l’ancienne usine K-way, rue Léon Duhamel, Harnes, octobre 2017.

    © Manuel Charpy.

  • Le premier coupe-vent K-way, 1965

    Le premier coupe-vent K-way, 1965

    © Manuel Charpy.

  • L’équipe du bureau de création : Louise, Jeannette, Élisabeth, Janine, Maryse, Danièle, Lucien, Jean-Charles, Hélène.

    L’équipe du bureau de création : Louise, Jeannette, Élisabeth, Janine, Maryse, Danièle, Lucien, Jean-Charles, Hélène.

    © Archives personnelles de Janine.

  • L’atelier à Brebières (Pas-de-Calais) après l’incendie de l’usine (1992), en attendant la reconstruction du site de Harnes : Évelyne, Danièle, Jeannette, Nadine, Paula, Jean-Charles, Alfreda, Christine, Hélène, Louisette, Dominique, Louise, Janine.

    L’atelier à Brebières (Pas-de-Calais) après l’incendie de l’usine (1992), en attendant la reconstruction du site de Harnes : Évelyne, Danièle, Jeannette, Nadine, Paula, Jean-Charles, Alfreda, Christine, Hélène, Louisette, Dominique, Louise, Janine.

    © Archives personnelles de Janine.

  • La parka couleur argent faisant partie de la tenue officielle des Jeux olymiques de 1992.

    La parka couleur argent faisant partie de la tenue officielle des Jeux olymiques de 1992.

    © Manuel Charpy.

  • L’équipe technique au ski en 1992 : Sylvie (chef produit), Agnès, Johanna, (styliste), Yves, (directeur produit).

    L’équipe technique au ski en 1992 : Sylvie (chef produit), Agnès, Johanna, (styliste), Yves, (directeur produit).

    © Archives personnelles de Janine.

  • Voyage à Seoul : Janine, le directeur de l’usine coréenne et Sylvie, chef produit.

    Voyage à Seoul : Janine, le directeur de l’usine coréenne et Sylvie, chef produit.

    © Archives personnelles de Janine.

  • Visite de production à Jakarta : Janine, Alain (directeur), Michèle (contrôleuse), Yvon (directeur logistique).

    Visite de production à Jakarta : Janine, Alain (directeur), Michèle (contrôleuse), Yvon (directeur logistique).

    © Archives personnelles de Janine.

  • Le site des établissements Duhamel après l’incendie, 1992.

    Le site des établissements Duhamel après l’incendie, 1992.

    « Tout a brûlé, sauf le coffre-fort qui contenait toutes les cassettes de création. »

  • Dany Boon en K-way, plaquette de son spectacle Waïka, 2006.

    Dany Boon en K-way, plaquette de son spectacle Waïka, 2006.

    © Archives personnelles de Janine.

Citer cet article

Référence papier

Manuel Charpy et Patrice Verdière, « « On fabriquait l’hiver » », Modes pratiques, 3 | 2018, 350-373.

Référence électronique

Manuel Charpy et Patrice Verdière, « « On fabriquait l’hiver » », Modes pratiques [En ligne], 3 | 2018, mis en ligne le 18 septembre 2023, consulté le 16 octobre 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.423

Auteurs

Manuel Charpy

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Patrice Verdière

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